Bonjour Tristesse, Francoise Sagan

Seulement quand je suis dans mon lit, à l’aube, avec le seul bruit des voitures dans Paris, ma mémoire parfois me trahit : l’été revient et tous ses souvenirs. Anne, Anne !

Quelque chose monte alors en moi que j’accueille par son nom, les yeux fermés: Bonjour Tristesse.

Nous étions de la même race, lui et moi ; je me disais tantôt que c’était la belle race pure des nomades, tantôt la race pauvre et desséchée des jouisseurs.

Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelques chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres.

Quand on est ivre, on dit la vérité et personne ne vous croit.

La vie recommença comme avant, comme il était prévu qu’elle recommencerait.

Je passe très vite sur cette période, car je crains, à force de chercher, de retomber dans des souvenirs qui m’accablent moi-même. Déjà, il me suffit de penser au rire heureux d’Anne, à sa gentillesse avec moi et quelque chose me frappe, d’un mauvais coup bas, me fait mal, je m’essouffle contre moi-même. Je me sens si près de ce qu’on appelle la mauvaise conscience que je suis obligée de recourir à des gestes : allumer une cigarette, mettre un disque, téléphoner à un ami. Peu à peu, je pense à autre chose. Mais je n’aime pas cela, de devoir recourir aux déficiences de ma mémoire à la légèreté de mon esprit, au lieu de les combattre. Je n’aime pas les reconnaître même pour m’en féliciter.

— Anne, nous avons besoin de vous !

Elle se redressa alors, décomposée. Elle pleurait. Alors je compris brusquement que je m’étais attaquée à un être vivant et sensible et non pas à une entité. Elle avait dû être une petite fille, un peu secrète, puis une adolescente, puis une femme. Elle avait quarante ans, elle était seule, elle aimait un homme et elle avait espéré être heureuse avec lui dix ans, vingt ans peut-être. Et moi… ce visage, ce visage, c’était mon œuvre. J’étais pétrifiée, je tremblais de tout mon corps contre la portière.

— Vous n’avez besoin de personne, murmura-t-elle, ni vous ni lui.

“- Embrasse moi, murmurai-je, embrasse moi vite. C’est ainsi que je déclenchai la comédie. Malgré moi, par nonchalance et curiosité.”

“Je trouverais bien une raison pour arrêter le jeu […]. Il était toujours amusant d’essayer de voir si mes calculs psychologiques étaient justes ou faux.”

” Le péché est la seul note de couleur vive qui subsiste dans le monde moderne » (Oscar Wilde) Je la faisais mienne avec une absolue conviction, bien plus sûrement, je pense, que si je l’avais mise en pratique.

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