Les Liaisons Dangereuses, Laclos

Il est bien honnête à vous de ne pas m’abandonner à mon triste sort. La vie que je mène ici est réellement fatigante, par l’excès de son repos et son insipide uniformité.”

“Elle nous a laissé tête à tête ma belle et moi, dans un salon mal éclairé ; obscurité douce qui enhardit l’amour timide.”

“Je n’ose plus me flatter d’une réponse ; l’amour l’eût écrite avec empressement, l’amitié avec plaisir, la pitié même avec complaisance : mais la pitié, l’amitié et l’amour, sont également étrangers à votre cœur.”

“Je ne crois pas qu’elle brille jamais par le sentiment, mais tout en elle annonce les sensations les plus vives.”

“Je n’ai pas la vanité qu’on reproche à mon sexe (F) ; j’ai encore moins cette fausse modestie qui n’est qu’un raffinement de l’orgueil ; et c’est de bien bonne foi que je vous dis ici, que je me connais bien peu de moyens de plaire : je les aurais tout que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer.”

“En est-il plus doux que d’être en paix avec soi-même, de n’avoir que des jours sereins, de s’endormir sans trouble, et de s’éveiller sans remords ? Ce que vous appelez le bonheur, n’est qu’un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh, comment affronter ces tempêtes ? Comment oser s’embarquer sur une mer couverte de débris de mille et mille naufrages ? Non Monsieur, je reste à terre ; je chéris les liens qui m’y attachent.”

“Il est bon d’ailleurs, d’accoutumer aux grands évènements, quelqu’un qu’on destine aux grandes aventures.”

“Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.”

“Voilà bien longtemps que je suis à vous écrire, mais l’amour-propre et l’amitié dictaient ma lettre, et tous deux sont bavards.”

“Comme s’il était bien gênant de promettre, quand on est décidé à ne pas tenir ! Ce serait tromper, me répétait-il sans cesse ; ce scrupule n’est-il pas édifiant, surtout en voulant séduire la fille ? Voilà bien les hommes ! Tous également scélérats dans leurs projets, ce qu’ils mettent de faiblesse dans l’exécution, ils l’appellent probité.”

“Si je n’avais pour vous qu’un goût ordinaire, que ce goût léger, enfant de la séduction et du plaisir, qu’aujourd’hui pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu’ils me procurassent le succès, j’encouragerais votre franchise par le besoin de vous deviner ; je désirerais votre confiance dans le dessein de la trahir ; j’accepterais votre amitié dans l’espoir de l’égarer… Quoi ! ce tableau vous effraie ?…”

“Comme on ne manque guère, en courant après une femme, d’en rencontrer d’autres sur son chemin, comme, à tout prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu’elle ; les uns sont distraits par un goût nouveau, les autres s’arrêtent de lassitude.”

“Ce n’est pas que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs qui se noient.”

“Parlons d’autre chose. D’autre chose ! je me trompe, c’est toujours de la même ; toujours des femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.”

“Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié que désirable.”

“Où est le mérite qui soit véritablement à vous ? Une belle figure, pur effet du hasard ; des grâces que l’usage donne presque toujours, de l’esprit à la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin ; une imprudence assez louable, mais peut-être uniquement due à la facilité de vos premiers succès…”

“Croyez-moi Vicomte, on acquière rarement les qualités dont on peut se passer. Pour vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, et votre malheur est de ne pas gagner.”

“Ce sont les petits détails qui donnent la vraisemblance, et la vraisemblance rend les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de les vérifier.”

“Tâchez, surtout, de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l’autre peut changer toute une phrase ; le même a quelque fois deux sens…”

“J’aurais dû prévoir ce changements pas les difficultés que, depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît pas tant d’obstacles.”

“En vérité, plus je vais, plus je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le monde, qui valions quelque chose.”

“L’habitude, qui fortifie tous les penchants qu’elle ne détruit pas, amène peu à peu cette douce amitié, cette tendre confiance, qui, jointes à l’estime, forment, ce me semble, le véritable, le solide bonheur des mariages. Les illusions de l’amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait aussi qu’elles sont moins durables ?”

“Nous n’en ferions qu’une femme facile. Or, je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui se rend sans savoir ni comment ni pourquoi, uniquement parce qu’on l’attaque et qu’elle ne sait pas comment résister.”

“Je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa mère. Ce moyen est le plus efficace pour dépraver une jeune fille ; car celle qui ne respecte pas sa mère, ne se respectera pas elle-même.”

“C’est une chose inconcevable, ma belle amie, comme aussitôt qu’on s’éloigne, on cesse facilement de s’entendre.”

“Certes, vous êtes riche en bonne opinion de vous-même : mais apparemment, je ne le suis pas en modestie ; car j’ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C’est peut-être un tort que j’ai, mais je vous préviens que j’en ai encore beaucoup d’autres encore.”

“J’ai pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur (Cécile) ; j’ai pu même la croire un moment attachante, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours dans son ouvrage : mais assurément, elle n’a assez de consistance en aucun genre, pour fixer en rien l’attention.”

“Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse ; souvent même ils y mettent plus d’emportement : mais ils ne connaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces ces soins tendres et continus, et dont l’unique but est toujours l’objet aimé. L’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. Le plaisir de l’un est de satisfaire ses désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître. Plaire n’est pour lui qu’un moyen de succès ; tandis que pour elle, c’est le succès lui-même. Enfin ce goût exclusif qui caractérise particulièrement l’amour, n’est dans l’homme qu’une préférence, qui sert, tout au plus, à augmenter un plaisir, qu’un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas ; tandis que dans les femmes, c’est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté.”

“L’un jouit du bonheur d’aimer, l’autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité, mais auquel se joint le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre.”

“D’abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir, et n’est jamais que cela ; et auprès de celles-là, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l’activité fait tout le mérite, et parmi lesquels, celui qui fait le plus, est toujours celui qui fait le mieux. Dans une autre classe, peut-être plus nombreuse aujourd’hui, la célébrité de l’amant, le plaisir de l’avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières : nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l’espèce de bonheur dont elles jouissent ; mais il tient plus aux circonstances qu’à la personne. Il leur vient par nous, et non de nous. Il fallait trouver, pour mon observation, une femme délicate et sensible, qui fit son unique affaire de l’amour, et qui, dans l’amour même, ne vit que son amant ; dont l’émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît toujours du cœur, pour arriver aux sens.”

“Semblable au voyageur, qui revient détrompé, je reconnaîtrai comme lui, que j’avais laissé le bonheur pour courir après l’espérance et je dirai comme d’Harcourt : Plus je vis d’étrangers, plus j’aimais ma patrie.”

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